LES THINKERS, LA POLITIQUE AUTREMENT /// NOTE D'ANALYSE
Entre économie informelle, criminalité organisée et défi de souveraineté de l'État.
Introduction
L'orpaillage clandestin s'est développé en Côte d'Ivoire dans le sillage de la crise politico-militaire des années 2000. Selon Constant Soko (2019), l'activité prend véritablement son essor à partir de 2002, lorsque la rébellion s'empare de la moitié nord du pays et que d'anciens chefs de guerre organisent l'exploitation artisanale de l'or pour financer leur effort militaire. Deux décennies plus tard, le phénomène ne s'est pas éteint avec le retour à la paix : il s'est au contraire structuré, professionnalisé et étendu à la quasi-totalité du territoire, porté par la flambée des cours mondiaux : le prix de l'once est passé d'environ 250 dollars au début des années 2000 à plus de 1 600 dollars en 2011, selon Soko.
L'or occupe aujourd'hui une place croissante dans l'économie ivoirienne. La production industrielle déclarée est passée de 4,2 tonnes en 2008 à 62 tonnes en 2024, et les recettes fiscales tirées du secteur minier ont été multipliées par près de vingt entre 2012 et 2023, atteignant 372 milliards de FCFA. Cette croissance officielle masque cependant un paradoxe : plus le secteur formel se développe, plus l'écart avec le circuit informel semble se creuser, ce dernier restant, en volume, largement supérieur à la production encadrée par l'État.
Il convient de distinguer, dès l'introduction, l'exploitation artisanale légale (dite EMAPE, organisée en coopératives titulaires d'autorisations) de l'orpaillage clandestin proprement dit, qui se déroule hors de tout cadre juridique, sur des sites non autorisés, souvent superposés à des titres miniers industriels. Cette distinction n'est pas seulement administrative : elle recoupe deux logiques économiques différentes, l'une tournée vers l'intégration progressive au marché légal, l'autre vers l'évasion systématique de tout contrôle.
Pourquoi un secteur susceptible de générer emplois, devises et recettes fiscales reste-t-il, plus de deux décennies après son essor, largement hors du contrôle de l'État ivoirien, malgré une succession de campagnes répressives ?
Notre hypothèse est que la répression seule ne peut suffire à endiguer durablement le phénomène : il faut agir simultanément sur l'incitation économique à l'illégalité et sur la capacité des réseaux à capter et exporter l'or hors des circuits formels.
Sur le plan méthodologique, cet article s'appuie sur les rapports du Groupe d'experts du Conseil de sécurité des Nations unies, une étude de terrain académique conduite dans la région de Hiré (Soko, 2019), ainsi que des sources de presse et d'intelligence économique plus récentes. Une réserve méthodologique s'impose d'emblée : il n'existe pas de décompte public unique et continûment actualisé de la production clandestine, les estimations disponibles variant fortement selon les périodes et les méthodes de calcul. Cette imprécision statistique n'est pas un simple détail technique : elle est elle-même le symptôme d'un problème de gouvernance, celui d'un État qui peine à mesurer ce qu'il ne parvient pas à contrôler. Trois axes structurent la suite de l'analyse : la genèse et la structuration de cette économie parallèle, ses conséquences multidimensionnelles, et ce qu'elle révèle des limites de la gouvernance minière ivoirienne.
Chapitre I
La crise militaro-politique de 2002 à 2011 a affaibli durablement le contrôle territorial de l'État sur le nord du pays, créant un vide institutionnel que des acteurs armés ont su transformer en source de financement. Selon le rapport final du Groupe d'experts des Nations unies sur la Côte d'Ivoire (2015), le lieutenant-colonel Issiaka Ouattara, dit « Wattao », a tiré des mines d'or illégales du site de Gamina des revenus suffisants pour entretenir une force parallèle de 500 hommes, à partir d'une production annuelle estimée à 2,5 tonnes vendues en dessous de leur valeur marchande. Ce précédent est révélateur : il montre que l'orpaillage clandestin n'a jamais été, en Côte d'Ivoire, une activité purement économique et périphérique, mais qu'il a très tôt constitué un enjeu de pouvoir et de financement militaire.
La fin officielle de la rébellion n'a pas mis un terme à l'activité. Elle lui a au contraire donné une nouvelle vitalité, portée cette fois moins par la logique de guerre que par la pauvreté rurale persistante et par la comparaison, faite au quotidien par les paysans eux-mêmes, entre les revenus de l'agriculture vivrière ou du cacao et ceux, immédiats, de l'orpaillage. Un exploitant du village d'Agbahou, cité par Soko, résume cette bascule en observant que l'or peut rapporter en une semaine ce que le cacao apportait en deux ans. Ce différentiel de rentabilité perçue explique, plus que toute autre variable, la vitesse à laquelle de nouveaux sites s'ouvrent dès qu'une rumeur de gisement circule.
L'économie de l'orpaillage repose sur une chaîne d'acteurs hiérarchisée qui mêle autorités traditionnelles, capital étranger et main-d'œuvre locale et migrante. Selon Soko, les autorités coutumières (chef de terre, chef de village, chef de canton) autorisent l'ouverture des sites moyennant cérémonies rituelles et ristournes, ce qui confère à l'activité une forme de légitimité sociale locale, même en l'absence de toute autorisation administrative. Au-dessus de cette strate villageoise opèrent des « grands exploitants » ou « patrons », souvent de nationalité malienne, burkinabè ou guinéenne, qui mobilisent le capital nécessaire à l'achat de matériel et emploient une dizaine d'ouvriers journaliers par site.
Cette organisation locale s'insère elle-même dans des circuits de préfinancement transfrontaliers, décrits par une étude de Hunter (2017) réalisée pour l'OCDE et la Banque africaine de développement : de petits acheteurs installés près des sites sont préfinancés par des négociants basés à Ouagadougou ou Bamako, qui exportent ensuite vers des centres d'affinage internationaux, notamment aux Émirats arabes unis. La chaîne de valeur de l'or clandestin ivoirien dépasse ainsi largement le cadre national ; elle s'inscrit dans une économie régionale ouest-africaine de l'or informel, ce qui rend toute réponse strictement nationale structurellement insuffisante.
Ce système de préfinancement organise de fait un circuit parallèle de commercialisation qui échappe à la fiscalité et à toute traçabilité. L'absence d'outils de traçabilité et la lourdeur administrative comptent, selon le projet planetGOLD Côte d'Ivoire, parmi les principaux obstacles à la formalisation du secteur : un exploitant qui souhaiterait vendre légalement son or se heurte souvent à des délais et à des coûts de mise en conformité supérieurs à ceux de la vente informelle immédiate. Cette asymétrie économique en faveur de l'illégalité constitue, plus qu'une simple faille administrative, l'un des ressorts structurels du phénomène.
Environ 40 tonnes d'or, d'une valeur supérieure à 2 milliards de dollars, auraient quitté illégalement le territoire ivoirien pour la seule année 2022.Banque mondiale / World Gold Council, juillet 2025
Ce chiffre dépasse à lui seul la production industrielle formelle de plusieurs années antérieures, ce qui suggère que le circuit informel n'est pas un phénomène marginal appelé à se résorber naturellement avec la croissance du secteur légal, mais une économie parallèle à part entière, avec ses propres capacités d'investissement et d'exportation.
Chapitre II
Le manque à gagner fiscal lié à l'orpaillage clandestin a été chiffré à plusieurs reprises, avec des ordres de grandeur qui traduisent moins des incohérences méthodologiques que la progression rapide du phénomène. Le ministère des Mines évaluait dès 2015 les pertes cumulées sur la décennie précédente à environ 479 milliards de FCFA. Des estimations plus récentes, produites par des cabinets d'intelligence économique comme Bloomfield Intelligence, situent désormais le manque à gagner annuel dans une fourchette de plusieurs milliers de milliards de FCFA, avec un volume d'or échappant au circuit formel qui pourrait atteindre 142 tonnes par an, contre moins d'une tonne seulement déclarée par l'ensemble des exploitants artisanaux et semi-industriels autorisés en 2025.
Cet écart n'est pas qu'une statistique frappante : il signifie que l'essentiel de la valeur créée par l'orpaillage en Côte d'Ivoire échappe structurellement à la puissance publique, alors même que les recettes fiscales tirées du secteur minier formel progressent. Autrement dit, la croissance du secteur légal et celle du secteur illégal semblent aujourd'hui progresser en parallèle plutôt que la seconde ne se résorbant au profit de la première, ce qui interroge directement l'efficacité des politiques publiques menées jusqu'ici.
Les conséquences environnementales de l'orpaillage clandestin sont documentées de façon convergente par plusieurs sources. Soko décrit une dégradation sévère des sols dans les zones d'exploitation : déforestation systématique avant creusement, terrains rendus impropres à l'agriculture, pollution des cours d'eau au cyanure et au mercure au point de leur donner une teinte rouge visible à l'œil nu. Un inventaire réalisé pour l'ONUDI dans le cadre du plan d'action national relatif à la Convention de Minamata a recensé l'activité dans 29 des 31 régions du pays, sur plus de 500 sites, pour un usage cumulé estimé à 7,475 tonnes de mercure.
Cette dégradation n'est pas seulement locale : elle touche des espaces à forte valeur patrimoniale, comme le Parc national de la Comoé, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, où des projets de renforcement de la surveillance ont dû être financés spécifiquement pour contenir la pénétration de l'orpaillage clandestin. Le fait qu'une activité informelle et largement non coordonnée parvienne à s'implanter jusque dans des zones protégées suggère que les capacités de surveillance de l'État restent, sur de vastes portions du territoire, structurellement dépassées par la mobilité des orpailleurs.
Les répercussions sociales sont tout aussi préoccupantes. Selon Soko, le travail des enfants demeure présent sur les sites étudiés, et un médecin local interrogé dans le cadre de cette même enquête estimait qu'environ 35 % des consultations dans sa ville étaient directement liées à l'orpaillage, qu'il s'agisse de bilharziose, d'infections cutanées ou de fièvre typhoïde. Ces chiffres rappellent que le coût social de l'activité est en grande partie supporté par les communautés locales elles-mêmes, sans compensation ni couverture sanitaire adaptée.
La dimension sécuritaire, déjà présente à l'origine du phénomène avec le financement de groupes armés pendant la crise de 2002, n'a pas disparu avec le retour à la paix : elle s'est simplement déplacée. Dans la région du Bounkani, l'une des plus pauvres du pays, des responsables locaux établissent aujourd'hui un lien entre la persistance de l'orpaillage illégal et le risque d'enrôlement de jeunes désœuvrés dans des mouvances extrémistes violentes actives le long de la frontière burkinabè. L'orpaillage clandestin apparaît ainsi moins comme une menace sécuritaire autonome que comme un facteur aggravant d'autres fragilités déjà présentes dans les zones frontalières.
Chapitre III
L'État ivoirien n'est pas resté inactif face au phénomène. Des centaines de sites clandestins ont été fermés au fil des années, avec un recours croissant aux moyens de surveillance modernes, notamment aériens. Ces opérations produisent des résultats statistiquement significatifs, mais rarement durables : le directeur général des Mines et de la Géologie reconnaissait lui-même, dans un entretien accordé en 2021, que malgré les efforts déployés, l'orpaillage illicite persistait, même s'il commençait à être contenu.
Cette persistance s'explique en grande partie par la mobilité structurelle de l'activité. Soko observe que les exploitants les plus réactifs quittent simplement un site épuisé ou menacé de fermeture pour en ouvrir un autre, dès qu'une nouvelle zone semble prometteuse. La répression déplace ainsi le problème davantage qu'elle ne le résout, ce qui suggère que l'approche purement coercitive, si elle reste nécessaire pour affirmer la présence de l'État, ne peut à elle seule constituer une politique publique suffisante.
Une partie de la littérature identifie une contradiction interne à la politique minière ivoirienne. Selon les travaux de Sauerwein (2020), le parti pris des autorités en faveur de l'extraction industrielle à grande échelle, souvent au détriment des intérêts des mineurs artisanaux, constituerait lui-même un frein à la formalisation du secteur : en négligeant les besoins spécifiques des petits exploitants (accès au crédit, sécurisation foncière, simplicité des procédures), l'État les maintient de fait dans l'informalité qu'il prétend combattre.
Le gouvernement a néanmoins engagé, depuis 2023, une révision du Code minier de 2014 destinée à corriger ce déséquilibre. Le ministre des Mines, du Pétrole et de l'Énergie a détaillé plusieurs mesures en ce sens : création d'un comptoir national d'achat d'or, installation d'une unité d'affinage, mise en place d'un guichet unique associant les administrations des mines, des eaux et forêts et de l'environnement afin de ramener l'instruction des dossiers à six mois maximum, et organisation de mécanismes de financement pour les communautés pratiquant l'orpaillage dans un cadre légal. L'objectif affiché n'est plus seulement de réprimer, mais de rendre la légalité économiquement compétitive face à l'informalité.
Plusieurs initiatives récentes esquissent, au-delà des textes, une approche plus collaborative. La Côte d'Ivoire a lancé en 2025, avec la Banque mondiale et le World Gold Council, un partenariat multi-acteurs pour une exploitation minière artisanale durable et responsable, associant des groupes industriels et la Chambre des mines, dans l'objectif déclaré de sécuriser les moyens de subsistance d'environ 500 000 personnes tout en améliorant la traçabilité de l'or. Les acteurs artisanaux eux-mêmes se sont par ailleurs structurés à travers la création d'une fédération nationale des coopératives minières, qui plaide pour des zones minières sécurisées et un cadre permanent de dialogue entre l'État, les communautés et les entreprises.
Le nombre de titres miniers artisanaux et semi-industriels valides progresse, avec plusieurs centaines de nouvelles autorisations délivrées ces dernières années, ce qui traduit un début de bascule vers un modèle où la formalisation n'est plus seulement imposée d'en haut mais également revendiquée par les acteurs de terrain. Cette évolution reste toutefois fragile : elle ne pourra se consolider que si l'écart, aujourd'hui considérable, entre production formelle déclarée et production réelle estimée se réduit de façon visible dans les prochaines années.
Conclusion
L'ensemble de ces éléments converge vers une même conclusion : l'orpaillage clandestin ne pourra vraisemblablement pas être durablement combattu par la seule force. Les campagnes de fermeture de sites, aussi nombreuses soient-elles, se heurtent à la mobilité structurelle de l'activité et à la persistance d'une incitation économique locale (pauvreté rurale, rapidité des gains, faiblesse des alternatives agricoles) que la répression seule ne modifie pas. Le décalage entre une production artisanale formelle qui se compte encore en centaines de kilogrammes et une production informelle que plusieurs estimations situent en dizaines, voire en centaines de tonnes, illustre la profondeur de cet écart et, par extension, les limites actuelles de la souveraineté économique de l'État sur ses propres ressources.
Réduire le phénomène suppose d'agir simultanément sur deux leviers : diminuer l'attractivité économique de l'illégalité en offrant aux exploitants artisanaux un accès réel et compétitif au marché formel, et réduire la capacité des réseaux transfrontaliers à capter et exporter l'or hors de tout contrôle étatique.
Les initiatives engagées depuis 2023 (qu'il s'agisse de la révision du Code minier, de la création d'un comptoir national d'achat ou de la structuration des coopératives artisanales) semblent traduire une prise de conscience progressive de cette double exigence. Plus de deux décennies après ses origines dans le contexte de la crise militaro-politique de 2002, l'orpaillage clandestin ivoirien apparaît ainsi moins comme un phénomène résiduel appelé à s'éteindre de lui-même que comme un test permanent de la capacité de l'État à faire coïncider souveraineté sur les ressources et inclusion économique des populations rurales.